Une nouvelle année - et à plus forte raison quand elle amorce une nouvelle décennie - est toujours l'occasion de dresser un bilan du chemin parcouru, et de mesurer ce qu'il reste à accomplir. Fidèle à cette fière tradition, je prends quelques instants pour réfléchir aux tendances qui animent le naturisme québécois.
Disons-le tout de suite: sur le plan personnel, l'année 2009 a été extrêmement riche d'enseignements. Avant d'hériter de ce site un peu par accident à la mi-janvier, j'étais un naturiste très discret, qui pratiquait en privé, surtout dans des endroits isolés. Mon arrivée à la tête de NdQ a été le prétexte à faire une sorte de
coming out naturiste, et surtout, à parler à des tas de gens venus d'horizons différents au nom des membres du forum. J'ai beaucoup appris, et j'ai pu voir par moi-même combien il y avait de manières différentes de concevoir le naturisme.
Certains constats sont désolants. Les centres ferment, la moyenne d'âge est élevée, la FQN n'a plus tellement d'adhérents en dehors de Montréal. Le grand public confond toujours le naturisme et promiscuité sexuelle, la tolérance de la société envers la nudité semble se réduire comme peau de chagrin.
Il y a aussi le "côté sombre" du naturisme. La discrimination envers les hommes seuls, par exemple. Mais aussi un certain naturisme hargneux, qui prône la haine des vêtements, voire des "textiles" en général. Ce naturisme carbure à l'exclusion et rejette quiconque ne partage pas l'ensemble de ses vues - et ce souvent sous le couvert de la recherche d'une plus grande liberté pour le naturisme - cherchez l'erreur.
Mais il y a aussi des motifs d'espoir. La fermeture de plages libres "sauvages" à Orford et au Témiscouata, et le retour du naturisme à Pointe-Taillon, au Saguenay, montre que le naturisme est loin d'être mort, et même que ses adeptes sont de plus en plu nombreux. Malgré toutes les réserves que certains ont à son sujet, la plage d'Oka reste un formidable lieu d'initiation au naturisme et ses animateurs pensent - avec raison je crois - qu'actuellement, plus de gens s'initient là que dans tous les centres naturistes réunis.
Par ailleurs, l'apparition d'une nouvelle offre touristique naturiste - gîtes du passant, spa naturiste - bien que modeste encore, témoigne d'une démocratisation réelle du naturisme au Québec. Et que dire de tous ceux qui pratiquent en secret, dans tous les coins sauvages qu'offre notre grand pays? Selon un sondage, 15% des très chastes américains s'étaient déjà baignés nus, en groupe mixte, au début des années 1980; au début des années 2000, cette proportion était passée à 25%. Combien de Québécois? Et que dire du naturisme dans les Caraïbes, toujours en expansion?
Comment miser sur cette croissance pour renouveler nos institutions? Je pense qu'il faut s'attaquer à certaines vaches sacrées, tout en conservant l'essentiel - la pratique de la nudité en groupes mixtes, dans un contexte non-sexuel.
Je pense que la première vache sacrée à abattre, c'est le concept de "naturisme familial". L'idée derrière le concept n'était pas mauvaise - ça mettait l'accent sur le côté non-sexuel de la chose - mais avec l'évolution de la société, je pense que c'est un désastre de communications publiques.
Pourquoi? Dans une société qui voit des pédophiles partout, l'expression rappelle à tout le monde que dans le naturisme, il y a des enfants nus;
nous savons que cela ne pose pas problème, mais le textile moyen a des frissons d'horreur à cette pensée. D'autre part, le concept sert de prétexte commode pour discriminer les hommes seuls et aussi, plus subtilement, les homosexuels. Les gais ont un réseau très développé d'institutions naturistes; la création de liens avec la FQN pourrait donner plus de poids à d'éventuelles luttes pour obtenir de nouveaux droits.
La seconde vache sacrée à abattre pourrait être celle du naturisme comme mode de vie. C'est cette idée, rarement formulée de manière formelle, comme quoi être naturiste c'est vivre nu le plus souvent possible, et adhérer à un mode de vie plus ou moins strict. Il n'y a en soi rien de mal avec cette idée, mais proposer tout un style de vie d'un coup aux recrues potentielles risque d'en faire reculer la plupart. Beaucoup de gens ordinaires sont prêts à admettre que la nudité est commode à la plage ou dans un sauna. Mais les avantages de la nudité pour faire le ménage ou faire l'épicerie sont difficiles à imaginer pour un néophyte.
Troisième vache sacrée - et la plus grosse: le mot naturisme lui-même. Là, je sens que je vais perdre la moitié d'entre vous. Mais pensez-y un peu. En dehors de notre petite tribu, le mot fait sourire, il évoque les années 70, les hippies, ou pire encore. La plupart d'entre vous avez honte d'annoncer à vos relations que vous êtes "naturistes", parce que vous ne savez pas trop ce qu'ils ont comme image en tête. Conclusion: le mot fait peur, il fait probablement fuir plus de recrues qu'il n'en attire. Même si le naturisme est un concept sain, le mot lui-même est un désastre de marketing.
Quel concept proposer, alors? Nous devrions peut-être parler de "loisirs nus" - dans un contexte non-sexuel, bien entendu. Ceci permettrait de désigner sous unemême étiquette à la fois des gens qui se baignent nus une fois de temps en temps et des gens qui vivent nus à l'année, autant des jeunes familles que des couples gais. Le concept met l'accent sur la liberté vestimentaire plutôt que sur une idéologie - et on sait comment l'homme contemporain est allergique aux idéologies. Le naturisme est comme un menu à un seul choix, qui peut ne pas convenir à certains; le loisir nu est un buffet, ou chacun peut choisir à sa guise.
Bon, ce n'est pas demain la veille que la Fédération québécoise de naturisme deviendra la Fédération québécoise des loisirs nus. Ce n'est peut-être même pas nécessaire. L'idée, c'est que les fédérations, les centres, etc, commencent à mieux d'adresser à la société des années 2010, individualiste et avide de liberté, plutôt qu'à celle des années 1970, communautariste et supportant mieux les règles arbitraires.
L'homme des années 2010 n'est pas forcément contre la nudité collective, mais il n'y voit pas forcément une fin en soi non plus. Il veut être libre d'être nu où et quand ça lui convient.
Je crois que le naturisme peut parfaitement prendre ce tournant sans perdre son âme. Et vous?