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Naturistes du Québec   

Analyse du film Yi Yi

doriangraim | Publié ven 25 Aoû 2017 - 10:31 | 1324 Vues

Film taïwanais réalisé par Edward Yang, le film est d'une durée approximative de 3h, il faut donc s'armer de patience. L'analyse qui suit est un travail que j'ai réalisé dans le cadre d'un cours universitaire sur le cinéma chinois. La structure implique donc celle d'une introduction, d'un développement (argumentaire) et d'une conclusion.

Introduction

         Le film Yi Yi ( A one and a Two) de Edward Yang relate les tribulations d'une famille taïwanaise dans la ville de Taipei. La façon dont le film est monté fait en sorte de montrer que chacun des personnages évolue dans sa propre histoire sans affecter les autres personnages. En fait, il n’y a aucune scène où l'on voit les membres de la famille réunis. Ainsi, c'est comme si chacun des protagonistes vivait en totale déconnexion des autres personnages. Par contre, une telle réalisation sur le plan du montage cinématographique permet également de déceler un autre point : celui de la continuité. On se rend compte que les enfants de N.J. : Ting-Ting et Yang-Yang, vivent à peu de différences près les mêmes moments que leur père a vécu quand il avait leur âge. Sur ce point, on peut prendre en exemple la scène où N.J., alors qu'il est au Japon avec son ancienne compagne et où ils se remémorent leur amour de jeunesse, on change soudainement de scène. Ce n'est plus N.J. et son ancienne compagne que l'on voit, mais Ting-Ting et son premier amour. Alors qu'en trame de fond on entend toujours N.J. qui relate ses émois de l'époque, il nous est possible de voir que le nouveau couple fait exactement la même chose. Il y a donc là un événement de répétition.

        De plus, on peut repérer cet élément de répétition dans les noms de certains personnages, notamment chez les enfants de N.J., mais aussi ceux qui sont, en quelque sorte, condamnés à vivre sous cette forme de déterminisme. Néanmoins, on peut prendre en considération qu'il y a une exception à la règle. Il s'agit du petit garçon Yang-Yang. Quand on s'intéresse davantage à sa place dans le film, on se rend compte qu'il s'inscrit dans une situation de discontinuité dans la continuité. Il subit à la fois ce phénomène de répétition tout en étant un élément de changement. Le présent travail aura donc pour tâche de démontrer cette relation paradoxale au sein d'un même individu. On analysera cette problématique en fonction de plusieurs éléments. Dans un premier temps, il sera question d'observer les éléments dans lesquels Yang-Yang joue un rôle de discontinuité.  Tout d'abord, il sera question des différences dans le rapport avec la grand-mère dans le comma. Cette  comparaison se fera en rapport avec les actions des autres membres de la famille. Par la suite, l'analyse portera sur le premier amour que vit Yang-Yang. Ce dernier sera mis en comparaison avec le premier amour que N.J a vécu avec Sheryll. Toutefois, puisque Yang-Yang possède également la caractéristique de vivre certains éléments identiques au vécu de son père, ces derniers seront mis en évidence. Néanmoins, pour bien saisir cette situation particulière, il est nécessaire de comprendre l'essence du personnage qu'est Yang-Yang.

L'essence de Yang-Yang

            Comparativement aux autres personnages, Yang-Yang est celui qui demeure le plus silencieux durant le film alors que les autres parlent pratiquement tout le temps. Il est, par ailleurs, le seul à être constamment victimisé par ses camarades de classes ou par ses cousines. Ainsi, il se retrouve en quelque sorte marginalisé, donc différent des autres personnages. En quelque sorte, cette exclusion symboliserait son contexte déterministe dont sa famille est "prisonnière". Par ailleurs, un autre élément qui permettrait de prétendre qu'il est un élément de changement se retrouve dans sa vision du monde. Dans le film, il finit par se découvrir une passion pour la photographie et veut se servir de cet art pour montrer aux autres ce qu'ils ne peuvent pas voir. On voit entre autres des clichés de nuques et l'arrière de la tête, des parties du corps qu'on ne peut voir soi-même directement. Une telle perspective indique que Yang Yang souhaite adopter un point de vue différent par rapport à la vie, et par-là sortir de la continuité. En voulant montrer aux autres ce qu'ils ne peuvent pas voir a pour effet le même objectif, c'est-à-dire les sortir de leur condition humaine déterminée.

Le monologue avec la grand-mère

            Dans le film, la mère de N.J. finit par se retrouver dans le coma. Le médecin annonce que pour la stimuler, et ainsi améliorer ses chances de s'en sortir, les membres de la famille doivent lui parler régulièrement. On constate avec cet événement un phénomène de répétition. Les rares fois où N.J parle à sa mère concerne principalement les problèmes de la compagnie pour laquelle il travaille. Ming-Ming, la mère de Yang-Yang répète inlassablement ce qui se passe à son bureau. On se rend alors compte du fait que les jours se suivent et se ressemblent. Quant à chacune des scènes où l'on voit Ting-Ting au chevet de sa grand-mère, c'est pour lui demander pardon d'avoir oublié un sac de poubelles puisqu’elle se sent responsable de l’état de sa grand-mère à cause de cette faute. Chacun d'eux parle dans l'espoir qu'elle s'en remettra. En quelque sorte, ils le font par obligation et non par un besoin de partager leur vécu, leur joie ou leur peine. Or, Yang-Yang, pour sa part, ne dira rien puisque sa grand-mère ne peut pas l'entendre. Il attendra aux funérailles de celle-ci pour lui laisser un seul et dernier message. Toutefois, son message demeure d'une grande richesse, non seulement grâce à son contenu, mais aussi parce que ce geste provient directement d'une nécessité. Il ressentait le besoin de se confier à sa grand-mère à ce moment pour réaliser son deuil.

            Ainsi, on se retrouve avec Yang-Yang qui effectue un changement dans la répétition. Contrairement aux autres qui parlent par obligation et qui ne font qu'exprimer des banalités sans savoir s'exprimer, le petit garçon attend le bon moment pour exprimer dans les mots qu'il faut ce qu'il ressent.

 

Le premier amour de Yang-Yang

            Lors de leur voyage au Japon, N.J avoue à Sheryll, son premier amour, qu'il l'aimait déjà dès l'école primaire, mais il a attendu d'être adolescent pour lui déclarer ses sentiments puisqu'il était trop nerveux. Il aimait, par ailleurs, la regarder tous les jours, sinon il se sentait malheureux. Après ces mots, on voit alors Yang-Yang dans les vestiaires de la piscine et qu'il va vers cette dernière pour aller observer la fille dont il est amoureux. Ainsi, on peut donc dire qu'il vit les mêmes moments que son père lorsqu'ils avaient tous deux le même âge. On peut également ajouter qu'il est tout aussi nerveux que son père puisqu'il garde également ces distances. Par contre, on peut prendre en considération certaines pistes qui pourraient nous démontrer que jusqu'à un certain point, Yang-Yang agit en discontinuité. Deux éléments en particulier s'offrent à nous. Premièrement, après que Yang-Yang ait observé la fille dont il s'est épris en train de nager, on le voit enfermé dans la salle de bain. On le montre alors retenir son souffle et plonger la tête dans l'eau, et ce, à plusieurs reprises. Plus tard, on le voit aller à la piscine puis se jeter à l'eau. Ces deux scènes peuvent nous guider à comprendre la discontinuité dans la mesure où on interprète ces événements comme des moyens pour Yang-Yang de réduire son anxiété. La scène dans la salle de bain démontre qu'il se pratique à retenir son souffle, donc à s'entraîner en partie pour la natation de compétition. Par la suite, l'autre scène démontre qu'il effectue le « plongeon ». Bien qu'on ignore si Yang-Yang sait nager, il se jette dans la piscine. C'est actions peuvent donc être compris comme des moyens pour se rapprocher de la jeune fille.  Cette interprétation prend davantage de force puisque à aucun moment, on peut entendre le père narrer un quelconque événement similaire dans sa jeunesse.

La continuité dans la discontinuité : Yang-Yang et son père

            Bien qu'il ait été démontré que Yang-Yang soit jusqu'à un certain point un élément de discontinuité dans le film, il n'en demeure pas moins qu'il partage certains éléments de continuité avec son père. Le plus frappant étant celui sur la relation amoureuse. Tout comme son père, Yang-Yang connaît son premier amour à l'âge de huit ans.

            Néanmoins, une autre relation de continuité, plus subtile celle-là, peut être établie entre Yang-Yang et son père. Il s'agit justement de cet élément de changement dans la répétition. Dans le film, N.J finit par retomber nez à nez avec son premier amour, Sheryll. Lors de leur séjour au Japon, ils revivent certaines scènes de leur passé, notamment lorsqu'ils se tiennent la main. Néanmoins, la finalité sera tout autre. Alors que dans leur relation amoureuse passée c'est N.J qui finit par fuir, dans le présent c'est Sheryll qui s'en va. On peut ainsi dire qu'il y a un changement dans la répétition étant donné qu'au final, une des deux personnes finit par s'en aller à l'insu de l'autre. Toutefois, il y a un changement dans la mesure où ce n'est pas la même personne qui finit par partir sans laisser de nouvelle. Ce changement peut s'expliquer en partie par le fait que N.J a exprimé ce qu'il pensait à propos de leur précédente relation amoureuse.

            Ainsi, comme il en a été question, Yang-Yang suit les pas de son père. Par rapport à lui, le petit garçon s'inscrit dans une relation de discontinuité dans la continuité. Tous les deux sont en fait des facteurs de changement dans la répétition. Mais en même temps, ce rapport s'inscrit dans un rapport de répétition puisque, autant le père que le fils, possèdent cette caractéristique. De la même façon, Yang-Yang veut inspirer un vent de changement à la fin du film. La déclaration qu'il fait à sa grand-mère est un moyen d'expression qui vise, en quelque sorte, à modifier le cours des choses en se révélant au monde. En exprimant son désir de faire voir aux autres ce qu'ils ne peuvent pas voir, c'est déjà, dès le départ un moyen pour faire sortir les membres de sa famille du déterminisme dont ils sont « victimes ». En leur faisant comprendre qu'ils ne peuvent pas voir certaines choses, c'est déjà faire en sorte de leur ouvrir les yeux sur quelque chose, de leur faire comprendre l'existence de ce déterminisme.

Conclusion

            En résumé, on peut dire que la relation entre la continuité et la discontinuité, donc la répétition et le changement se retrouvent intimement liés dans le personnage de Yang-Yang. D'une part, en se retrouvant isolé des autres personnages, il quitte un peu sa situation déterminée. D'autre part, son attitude à l'égard de sa grand-mère dans le comma est bien différente de celle des autres membres de sa famille. Par ailleurs, contrairement à son père, on peut dire que Yang-Yang se dégage de son anxiété à l'égard de ses premiers balbutiements amoureux tandis qu'il souhaite se rapprocher de la jeune fille en voulant pratiquer le même sport.

            Par contre, le petit garçon s'inscrit dans un élément de continuité si on le compare à son père. Tous deux s'inscrivent dans cette perspective de discontinuité dans la continuité. Chacun d'eux apporte des changements dans le cycle du vécu, mais en même temps, cette caractéristique s'est transmise d'une génération à l'autre, créant du coup un phénomène de répétition dans le film.

            Au bout du compte, Edward Yang, dans son film Yi Yi joue habilement sur la question de la répétition et du changement en les mettant dans un rapport dialectique. La répétition permet d'amener la question du changement, mais le changement, quant à lui, permet de faire revenir la répétition. On peut comparer cette relation au fait de marcher. Bien qu'on fasse bouger deux jambes différentes, c'est le même mouvement qui finit par se répéter. Et pourtant, nous finissons quand même par avancer. De partir du point A au point B.

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